Cour d'assises de Mayotte : 12 et 15 ans pour tentative de meurtre
- Julien Plouton - Avocat à la Cour

- 4 déc. 2024
- 7 min de lecture
Dernière mise à jour : 3 févr. 2025
Défense de deux victimes blessées à coups de machettes devant la Cour d'assises de Mayotte (12 au 14 novembre 2024) : les accusés ont été condamnés à 12 et 15 ans de réclusion criminelle pour tentative de meurtre.
L'intervention en partie civile portait sur deux agressions à la machette commises en août 2021 sur Petite-Terre, à Mayotte. La Cour d'assises a suivi les réquisitions de l'Avocat général et écarté la requalification en violences aggravées plaidée par la Défense. Les deux accusés, Madaya et Mboika, ont été condamnés respectivement à 15 et 12 ans de réclusion criminelle après trois ans de détention provisoire.
Mayotte, contexte d'une violence qui explose
Mayotte, bout d'archipel entre le canal du Mozambique et Madagascar, est un Département d'Outre-Mer devenu un laboratoire à ciel ouvert de la politique française de l'immigration et de l'intégration.
Il est confronté depuis de nombreuses années à une immigration massive des Comores, qui revendiquent son rattachement territorial. Les infrastructures et les services publics de l'île sont aujourd'hui sous-dimensionnés pour accueillir ce flux massif de population et assurer à ce département un fonctionnement satisfaisant.
Seuls de lourds investissements pourraient permettre d'améliorer la situation, mais il n'est pas certain que l'État en ait la volonté ni même les capacités.
L'île aux senteurs d'Ylang Ylang, ceinturée par l'un des plus beaux lagons du monde, voit ainsi fleurir les constructions en tôles, conduisant certains de ses élus à la qualifier « d'île bidonville ».
Surpopulation, extrême pauvreté, sous-éducation, tensions entre communautés constituent le parfait terreau de la colère et de la frustration, d'une violence qui gronde et explose soudainement à la moindre étincelle.
Les rivalités et les tensions inter villages/quartiers sont particulièrement vives et opposent régulièrement des groupes de jeunes garçons désœuvrés, dont la plupart consomment alcool et stupéfiants pour tenter d'oublier leur absence d'avenir.
Les faits : deux agressions à la machette en août 2021
Ce dossier est une mise en abîme où le réel et la fiction s'entrechoquent.
Parcourir les pièces de cette procédure revient à tourner les pages du roman « Tropique de la violence » de Natacha Appanah.
Bruce, leader charismatique et violent du ghetto de Gaza, cède ici la place à Madaya, chef de bande du quartier de Labattoir sur Petite-Terre. Issu d'une famille pauvre de l'île, dont les ancêtres ont survécu à la grande traversée en kwassa kwassa, il sera exposé dès le plus jeune âge à la particulière violence de son père sur sa mère et sur lui-même.
Sous couvert d'une éducation stricte, il subira des humiliations répétées ainsi que des châtiments et sévices corporels particulièrement graves. La colère, sourde, gronde déjà, et le jeune adolescent, bien que faisant partie des meilleurs éléments de sa classe, finit par baisser les bras.
La rue, l'ennui, les bangas, l'alcool et la chimique font leur œuvre. Madaya fait usage de la violence pour se faire craindre et respecter. Les autres le suivent, lui obéissent.
L'un d'entre eux, Chinois, est victime d'un accident de circulation alors qu'il circule, ivre, sur le scooter de Madaya, qui est sérieusement endommagé. Il faut laver l'affront : il en va de la conservation de son statut, et ce d'autant que la voiture impliquée dans l'accident était conduite par des jeunes du quartier rival de Pamandzi.
L'embuscade au Mistic Bar
L'occasion se présente quelques semaines plus tard. Une célébrité locale, Youbbee, se produit au Mistic Bar, à proximité du rond-point Mékong, ligne de démarcation entre les quartiers de Pamandzi et Labattoir.
Madaya et sa troupe s'y rendent et dissimulent leurs chombos (machettes) et autres armes derrière des poubelles. Ils attendent patiemment, assis sur le muret en pierre surplombant l'établissement, jusqu'à ce que Nasserdine, le conducteur du véhicule impliqué dans l'accident, se présente.
Pendant que Chinois détourne son attention, Madaya se saisit de son chumbo, approche par derrière et frappe à deux reprises, la tête puis le dos. Le jeune homme est projeté en avant sous la violence des coups, son oreille et son cuir chevelu sont entaillés sur près de 8 cm. Il se raccroche à Chinois et prend la fuite. Bien que poursuivi par Madaya, il parvient à se réfugier à l'intérieur du Mistic Bar dont le videur s'interpose et le met en sécurité.
Dehors, la violence explose : les cailloux volent, les machettes coupent, des voitures sont dégradées et brûlées, les forces de l'ordre qui interviennent sont prises à partie.
L'agression d'Elyasse
Elyasse, un ami de Nasserdine qui se rendait lui aussi au Mistic Bar, bien que totalement étranger à ce conflit, se retrouve pris en chasse par le groupe de Madaya.
Alors qu'il prend la fuite, son pied heurte le sol, c'est la chute. Il tente de se relever, mais l'un de ses poursuivants, Mboika, lui porte un coup de machette à la tête qu'il tente de parer en mettant son bras en protection. Il chute à nouveau au sol et se trouve cerné par 4 assaillants parmi lesquels Madaya. Ce dernier lui portera plusieurs coups de machette sur le haut du corps.
Elyasse tente de se protéger la tête, mais le sang coule. À bout de forces, il envisage de cesser la lutte et s'imagine partir. C'est alors qu'un homme plus âgé intervient et réussit à convaincre Madaya d'arrêter, après avoir lui-même été menacé de mort.
Elyasse est pris en charge par un véhicule qui le conduit immédiatement à l'hôpital : il présente de multiples plaies par arme blanche sur tout le corps, sa main pend, le poignet à moitié sectionné.
Ces faits particulièrement violents se sont déroulés en août 2021 sur Petite-Terre. Ils ne sont pas isolés : d'autres suivront, notamment en 2022 et plus récemment dans le courant de l'année 2024, et conduiront à la mort de deux jeunes gens.
Mboika et Madaya ont effectué trois ans de détention provisoire et comparaissent détenus devant la Cour d'assises de Mayotte.
Le procès devant la Cour d'assises de Mayotte
Lors de l'audience, il faut tendre l'oreille pour tenter de discerner les explications des accusés : quelques phrases murmurées en guise de réponse aux nombreuses questions qui leur sont posées. Empêtrés dans leurs contradictions et leurs mensonges, ils finissent par garder le silence.
Campés dans une attitude de petits garçons penauds, qui donne l'impression que la Cour d'assises est en train de juger deux grands enfants, leur posture tranche singulièrement avec les faits dont ils sont accusés. On peut imaginer qu'ils étaient certainement plus volubiles et vaillants ce soir d'août 2021, lorsqu'ils sont passés à l'acte.
Avant la fin des débats, leurs parcours de vie fracassés sont exposés à l'audience et laissent un sentiment amer de gâchis.
Plaidoiries : intention homicide ou violences aggravées ?
Dans ce dossier, la Défense contestait l'intention homicide et plaidait une requalification des faits en violence avec armes et violence ayant entraîné une infirmité permanente.
Elle soulignait notamment que les accusés avaient finalement interrompu leur action et que les tiers qui étaient intervenus n'étaient pas armés, donc dans l'incapacité de les dissuader si tel n'avait pas été leur volonté propre.
En partie civile, je suis revenu sur les contradictions dans les versions des accusés, qui tentaient d'imputer la responsabilité des faits à leurs victimes. Il s'agissait aussi de rappeler et souligner les dépositions de plusieurs témoins qui avaient assisté à ces deux scènes et dont le sentiment général et constant était que les agresseurs avaient eu la volonté de donner la mort. J'ai également mis en parallèle le parcours de vie de ces quatre jeunes gens, qui, confrontés à des problématiques assez similaires, ont fait des choix qui les opposent et les distinguent.
Le parcours de Nasserdine
Nasserdine préparait l'examen de chauffeur de bus avant son agression.
Malgré ses blessures et son hospitalisation, il a obtenu son diplôme. Il est aujourd'hui employé par une entreprise privée de transport et conduit notamment tous les matins des collégiens vers leurs établissements scolaires. S'il lui arrive parfois, à l'occasion des trajets sur Grande-Terre, de voir son véhicule se faire caillasser, il continue sa route et ne cherche pas à se faire justice lui-même.
Le matin, lorsqu'il se coiffe devant sa glace, il aperçoit la cicatrice qui strie son oreille et la marque blanche sur son cuir chevelu. Dans la journée, à chaque fois que son téléphone sonne et qu'il le porte machinalement à son oreille droite, il lui faut changer de main, car depuis l'agression son ouïe a baissé. Chaque sonnerie est une piqûre de rappel de l'agression dont il a été victime, de l'angoisse de mort imminente à laquelle il a été confronté.
Le parcours d'Elyasse
Elyasse a toujours préféré le dialogue à la violence ; c'est la raison qui l'avait conduit à s'engager en tant que médiateur Intervillage. Ce statut ne l'a pas protégé le soir des faits.
Il a dû quitter son île natale moins d'un mois après son agression, pour bénéficier de soins plus adaptés en métropole. Il restera définitivement infirme, les tendons de son poignet ayant été sectionnés par l'acier tranchant. Il parcourt les rues de Bordeaux, sa main déformée dissimulée sous un gant. Il a réalisé l'exode métropolitain que beaucoup de jeunes Mahorais appellent de leurs vœux : il est employé en CDI par une entreprise bordelaise, mais n'envisage pas forcément d'y rester. La nuit, il rêve toujours de Mayotte, où vit sa famille.
Verdict : 12 et 15 ans de réclusion pour tentative de meurtre
La Cour d'assises a finalement condamné les 2 accusés pour tentative de meurtre. Elle a prononcé à leur encontre les peines qui avaient été requises par Madame l'Avocat général, soit 12 ans et 15 ans de prison.
Je sors de ce procès avec un sentiment mitigé, un goût amer face à cet immense gâchis, persuadé que dans d'autres circonstances, dans un autre contexte et comme bien souvent, Madaya et Mboika auraient pu avoir un tout autre parcours. Qu'ils ont indéniablement les capacités pour faire beaucoup mieux.
J'ai conscience que les peines qui ont été prononcées sont lourdes dans une affaire où, in fine, personne n'est mort. Et que peut-être la Cour aurait pu tenir un peu plus compte de l'extrême fragilité et précarité à laquelle ces accusés ont été confrontés enfants et adolescents.
Mais j'ai conscience aussi que de tels faits, commis sur la voie publique, dans un quartier pourtant réputé calme et l'un des plus urbanisés de l'île, ne peuvent être tolérés par l'institution judiciaire. Il y a manifestement dans cette décision comme une volonté d'exemplarité. L'avocat que je suis ne peut être totalement satisfait d'une telle logique.
Je préfère donc garder le souvenir du visage de Nasserdine qui m'a véhiculé pendant ces 3 jours d'audience. Il fait déjà nuit, nous sommes dans la barge du retour, qui relie Grande-Terre à Petite-Terre.
Il est assis face à moi, la tête inclinée, silencieux et impassible comme à son habitude. Je lui demande alors ce qu'il a pensé du procès et ce qu'il ressent à cet instant, quelques minutes après le verdict.
Il relève la tête, se détend et finit par me dire, dans un grand sourire qui illumine son visage : « Je suis soulagé. » Lui au moins a le sentiment que Justice a été rendue, et puisque je suis, pour quelques instants encore, du côté de la partie civile, je dois considérer que c'est bien là l'essentiel.






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